Les Flâneries
d' EVA
Quelques observations glanées en chemin.
Un film oublié, une chanson qui revient, un visage aperçu, une phrase entendue, une colère parfois, une tendresse aussi.
Les Flâneries d’EVA accueillent ce qui traverse nos auteurs et quelques amis : souvenirs, humeurs, éclats, agacements, petites admirations ou grandes réserves.
Ces textes ne prétendent pas expliquer le monde. Ils le regardent de côté. Certains sourient. D’autres griffent un peu. C’est selon les jours.
Ils restent quelque temps, puis s’effacent pour laisser place à d’autres passages.
Passez quand l’envie vous en prend.
Les chemins changent souvent.
Flâneries beiges
la vie est un curieux spectacle

Certains êtres traversent le monde avec une attention particulière.
Ils regardent les autres comme on regarde un fleuve, une terrasse animée au début du soir, ou la lumière qui hésite avant de disparaître.
Sans empressement.
Sans volonté de conquête.
Avec cette curiosité tendre et légèrement amusée des grands flâneurs.
En revoyant Le Dîner d’Ettore Scola, revenait cette sensation presque oubliée aujourd’hui.
Vittorio Gassman y observe les conversations, les séductions, les petites vanités sociales, les tristesses discrètes, les illusions parfois magnifiques des êtres humains.
Il regarde tout cela avec ironie.
Mais jamais avec mépris.
C’est peut-être ce qui manque le plus désormais : cette capacité à être déçu par les humains sans cesser complètement de les aimer.
Les anciens flâneurs possédaient ce talent étrange.
Ils savaient sortir d’eux-mêmes pour s’absorber dans la vie qui passe.
Un détail les arrêtait. Une voix. Un rire trop sonore.
Une femme qui remet ses cheveux derrière son oreille avant de mentir légèrement.
Un homme qui parle fort pour masquer sa solitude.
Ils comprenaient que les êtres humains sont souvent maladroits, vaniteux, incohérents…
mais infiniment touchants lorsqu’on accepte enfin de les regarder sans désir de domination.
Peut-être est-ce cela, au fond, le véritable charme.
Non pas séduire.
Mais produire autour de soi cette sensation rare :
un mélange de présence, de douceur, d’intelligence légère.
Comme un parfum discret porté par quelqu’un d’élégant.
On a envie de rester un peu plus longtemps près de lui.
D’écouter encore.
De suivre le mouvement de ses pensées.
Et puis il disparaît déjà au coin d’une rue, absorbé par le soir qui tombe, laissant derrière lui cette impression étrange :
pendant quelques minutes, le monde semblait légèrement plus habitable.
la beauté fait de vous un prince
elle fera de vous un mendiant

Il y a un film que personne ne regarde plus, Mort à Venise de Visconti, et que j'ai vu trop de fois pour être tout à fait normal.
C'est lent. C'est beau. C'est d'un ennui que seuls les gens bien élevés peuvent vraiment apprécier.
Et ça raconte une chose assez cruelle : que la beauté est la forme la plus raffinée du mensonge.
Pendant qu'elle dure, on se croit à l'abri de tout. Les hôtels paraissent éternels. Les femmes sont irréelles. Les hommes retrouvent une jeunesse qu'ils n'avaient même pas eue. On commande des choses inutiles avec une conviction absolue.
Et puis elle s'en va.
Pas brusquement, elle n'a pas ce mauvais goût.
Elle part comme les gens bien partent : discrètement, pendant qu'on a le dos tourné.
On se retourne. La chaise est vide.
Il reste un verre à moitié bu et une addition.
L'Adagietto de Mahler accompagne ça comme une évidence. Cette musique ne console pas. Elle regarde partir la beauté avec une noblesse qui vous donne envie de pleurer, mais en restant assis.
Ce qu'on comprend après, si on est honnête, et l'honnêteté est plus supportable après le troisième verre, c'est qu'on n'aimait peut-être pas la beauté malgré sa fragilité. On l'aimait à cause d'elle.
Les dîners qui finissent trop tard.
Les femmes qui vous trouvaient drôle il y a vingt ans.
Et qui continuent, par une gentillesse que vous ne méritez plus tout à fait.
Oscar Wilde avait compris ça avant tout le monde.
Il a eu la délicatesse de le dire magnifiquement. Et la malchance de le vivre jusqu'au bout.
Au fond, la beauté est un cadeau du ciel.
Mais comme tous les cadeaux, elle finit par être reprise.
Il ne reste que la gratitude… et éventuellement, une bonne bouteille entamée.
Flâneries noires
rayons, ombres et quelques gouttes de pluie

Il tombait une pluie fine, cette grisaille parisienne qui rend les trottoirs du boulevard du Montparnasse aussi noirs que de l’encre. Je venais de sortir de la salle obscure, encore habitée par les Rayons et les Ombres de Giannoli.
Devant la Closerie des Lilas, j’ai croisé un ami auteur. Il tirait sur sa cigarette, le col relevé.
Nous avons échangé quelques mots, là, entre le va-et-vient des serveurs et le cliquetis des tasses en terrasse.
« Un film sur la compromission », a-t-il dit, en désignant d'un geste vague les voitures qui s'éclaboussaient sur le pavé.
Ce n'était pas le film que j'ai vu, ou plutôt, c'était le squelette du film. Car ce qui me restait, moi, c’était ce sentiment d'étranglement devant Jean Luchaire, ce patron de presse brillant qui a cru pouvoir mener sa barque entre les convives de la rue de Lille et les sombres compromissions de l'Occupation.
Il pensait que les mots étaient un jeu de salon. Il a fini par les payer de sa vie.
En marchant vers le Luxembourg, je repensais à cette scène de Bradbury, dans Fahrenheit 451 : le vrai danger ne vient jamais des autodafés spectaculaires, mais de cette démission lente, insidieuse. Le moment où, par confort ou par lâcheté, on lisse un texte pour ne froisser personne, où l’on préfère l’influence au souffle.
Le « glissement » commence toujours par des riens. Une concession ici, une flatterie là, un silence qu'on s'impose lors d'un déjeuner mondain.
J'ai regardé les passants se presser, protégés par leurs parapluies. Nous avons tous cette tentation du vernis, cette envie de garder les mains propres. Mais l’écrit qui dit vrai, même quand il sourit ou qu’il ironise, ne peut pas être exclusivement un ornement.
Il doit aussi être cette « hache » dont parlait Kafka. Une lame qui brise la glace, qui nous force à regarder les ombres, surtout celles, bien ancrées, que nous portons en nous.
Ce n'est pas une posture, c'est une responsabilité.
la défaite en survête

Le style n’est pas la mode.
C’est une signature.
Ou un abandon.
Survêtement mou. Capuche basse. Casquette retournée. Baskets énormes. Regard affaissé sur l’écran.
On croit voir des vêtements. On voit des appartenances.
On voit des hommes qui ont renoncé à être des silhouettes pour devenir des signaux.
Le survêtement n’est pas le problème quand il sert à courir.
Il devient un problème quand il sert à disparaître.
Disparaître dans le groupe.
Disparaître dans le confort.
Disparaître dans cette mollesse contemporaine qui se prend pour une liberté parce qu’elle a oublié ce qu’était une exigence.
On me dira peut-être : encore un boomer qui râle.
C’est possible.
Mais j’ai toujours refusé les injonctions. Celles des anciens comme celles des modernes. Alors les certificats de vertu délivrés par des gens qui distribuent les bons et les mauvais points du haut de leur insuffisance ne m’impressionnent pas beaucoup.
Il y a deux formes de défaite.
La première est avachie.
Elle traîne ses baskets, baisse le menton, s’enveloppe dans du tissu mou et demande au monde de ne surtout rien attendre d’elle.
La seconde est opérationnelle.
Matières techniques. Semelles gonflées. Tenue de combat sans guerre. Prête à courir, fuir, livrer, répondre, bondir, obéir.
L’homme transformé en accessoire de sa propre performance.
Dans les deux cas, la personne s’efface.
Il reste une fonction.
Un flux.
Une tribu.
Un uniforme sans grandeur.
Lagerfeld avait raison : le survêtement est un signe de défaite.
Mais la défaite d’aujourd’hui est plus profonde qu’une faute de goût.
C’est une époque qui ne sait plus se tenir.
Alors oui, une veste, une chemise, un revers, un soulier entretenu, une cravate même, deviennent presque suspects.
Tant mieux.
Dans un monde où l’on confond élégance et prétention, confort et abandon, laisser-aller et authenticité, le décorum devient une provocation.
Pas une nostalgie.
Une insoumission.
On ne sauvera peut-être rien.
Mais on peut encore marcher droit.
Et refuser de porter l’uniforme de sa propre disparition.
cette vieille haine qui se croit intelligente

Dans la liste interminable des personnages livrés à la vindicte, un nouveau nom vient d’apparaître.
Il se trouve que je l’ai rencontré.
Guillaume Erner, France Culture, m’avait invité dans son émission lors de la parution d’un ancien livre. Il m’avait appelé avant, puis après. Je garde le souvenir d’un homme rare : cultivé, courtois, généreux, attentif. Un homme qui ne jouait pas l’élégance intellectuelle — il l’avait.
C’est pourquoi je livre ici quelques impressions personnelles sur un sujet que j’évite d’ordinaire. Non par prudence. Par lassitude. Parce que certains sujets sont devenus impossibles à aborder sans être aussitôt enrôlé, classé, soupçonné.
Mais là, c’est trop.
Ce qui se passe est dégueulasse.
L’antisémitisme ne revient pas.
Il attend.
Il attend dans les sous-sols de l’histoire, dans les plis du langage, dans les conversations qui se croient fines. Il dort parfois longtemps. On le croit vaincu parce qu’il se tait. En réalité, il change seulement de costume.
Aujourd’hui, il a trouvé mieux qu’un costume. Il a trouvé une cause. Des mots nobles. Une indignation disponible.
On peut critiquer Israël. Bien sûr. Comme on peut critiquer la France, les États-Unis, la Russie. Un État n’est pas une hostie.
Mais il arrive un moment où l’on ne critique plus un État.
On rôde autour d’un peuple.
On traque des noms.
On additionne des origines.
La critique politique est légitime. L’obsession ne l’est pas.
Ce qui me frappe dans l’antisémitisme, ce n’est pas seulement sa violence. C’est son extravagance. Sa prétention presque métaphysique. Il ne dit jamais seulement : je hais. Il dit : j’ai compris. J’ai vu ce que les autres ne voient pas. J’ai découvert la cause secrète.
C’est pour cela qu’il séduit.
Il donne à la haine l’apparence d’une intelligence.
Il y a aujourd’hui un camp politique qui joue avec cette saloperie. Qui la rhabille. Qui la parfume. Ce n’est pas une maladresse. C’est une exploitation.
Je repense à cet homme dans un studio de radio. À sa courtoisie. À cette manière rare de vous écouter vraiment.
Derrière les noms jetés en pâture, il y a des êtres. Des visages. Des nuances que la meute déteste parce qu’elles ralentissent sa course.
L’antisémitisme n’est pas seulement une abomination morale.
C’est une mystique noire.
Flâneries rouges
Etienne, ou l'obscénité qui avait fait des études

Je vais vous parler d'un chant que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître.
Pas une chanson. Un chant. Un petit office païen, scandé en talons, en muscles, en sueur, avec ce refrain impossible qu'on fredonnait partout sans toujours mesurer ce qu'il disait.
Guesh Patti nous a quittés.
Guesh Patti ? Késako ? Du calme.
Ce fut une chanteuse météore des eighties, magnifique danseuse, un peu comme une Madonna française. Elle fut la femme d'un seul titre. Mais quel titre. Et quel clip.
Étienne. Étienne, tiens-le bien.
Six syllabes qui disaient tout sans rien expliquer. On les fredonnait dans les cuisines, dans les voitures, sans toujours mesurer ce qu'on fredonnait. C'était une obscénité qui avait fait des études.
Une provocation surréaliste habillée en noir et blanc glacé, en corps tendus, en désir chorégraphié.
Avant que Madonna ne transforme le sexe en empire visuel, Guesh Patti avait déjà compris quelque chose : le désir moderne ne se chante plus seulement. Il se cadre. Il se vend comme une attitude.
Et c'était beau. Intelligent. Dangereux juste ce qu'il faut.
Est-il possible d'affirmer que l'esthétique sublimait l'érotisme… sans passer pour un dégénéré ?
Si oui, j’affirme que l'élégance est préférable à la laideur.
Si non, je l'affirme quand même.
Guesh Patti est partie discrètement, comme elle avait vécu — météore, pas comète. Pas de traîne lumineuse, pas de carrière-fleuve, pas d'album de duos pour la retraite. Juste ce titre, ce clip, cette silhouette tendue dans le noir et blanc. Et Madonna qui regardait. Avec intérêt.
Il y a quelque chose de juste dans cette discrétion finale.
Le survêt ne sait pas qu'elle a existé.
D’autres ne savent pas qu'elle est partie.
C'est peut-être cela, la vraie défaite — non pas la mort d'une artiste, mais l'indifférence de ceux pour qui la beauté n'a jamais été une nécessité.
Étienne. Étienne, tiens-le bien.
On tient ce qu'on peut.